Fluctuat net mergitur

J’ai initialement publié ce texte sur Facebook, je le reproduis ici.


© Instagram Joann Sfarr

Je lis partout sur les réseaux sociaux des réactions dénonçant, souvent de façon très virulente et culpabilisatrice, la différence de valeur entre les vies des blancs / occidentaux et les autres, comme si la vie avait une cote, un prix, ou qu’il existait l’Argus des vies. Que sous prétexte que c’est la France, on en fait tout un foin, que les autres vies ne valent rien, qu’on n’est pas assez Kenya et qu’on ne voit pas plus loin que notre petit nez de Charlie. Je reconnais que si par le passé, j’ai bien été tentée de penser comme ça aussi en voyant les massacres banalisés au Mexique et ailleurs, je m’y suis finalement refusée, pour deux raisons principalement. La première, il nous incombe de savoir utiliser les médias, et pas le contraire. La seconde, je trouve normal de se sentir solidaire et concerné, notamment quand on est… concerné, justement.


Je reste habituellement assez discrète, prudente ou non engagée sur ce que je partage, mais là j’ai ressenti le besoin de faire cette petite mise au point très personnelle. Amis ou moins amis qui pensez comme ça et dénoncez tout ce qui vous passe sous le clic de la souris avant de vous informer, je voudrais que vous regardiez un peu les poutres que nous avons tous dans les yeux.

J’ai dit « de VOUS informer » : il ne tient qu’à vous de ne pas vous laisser informer que de ce dont on veut bien vous informer… Si l’on souhaite s’informer de façon active (s’informer, « s » apostrophe, verbe réfléchi, suppose une action du sujet sur lui-même), commençons par éviter BFM et autres Fox News, où l’on nous déverse des quantités de vomis déjà revomis plusieurs fois, pour surtout, que nous n’ayons ni à mastiquer ni à réfléchir. Pour que nous n’ayons pas à chercher et trier par nous-mêmes les lectures dont nous avons besoin sur le net, etc. Je pense qu’il appartient à chacun de réfléchir, de s’informer soi-même, de sélectionner. Ayez un tant soit peu d’esprit critique, diversifiez les sources d’informations, vérifiez que le scoop que vous venez de partager ne fait pas partie du torrent d’intox… Profitez d’en avoir (encore) le droit, bordel ! Réfléchissez, sans croire d’office ce que vous entendez et lisez. C’est sûr, c’est tellement plus confortable d’être vissé à mon canapé et d’attendre les Breaking News suivantes en m’abreuvant de débats politiques stériles. Du pain, des jeux. Sinon, il y a Courrier International, MediaPart, la presse étrangère, la presse indépendante, des blogs bien fichus…

En revanche, les médias occidentaux ayant plus de moyens que les médias de pays plus pauvres, il est tout à fait possible qu’ils couvrent plus des sujets qui concernent les occidentaux (proximité et sentiment d’appartenance, j’y reviendrai plus loin). Je vous laisse seuls juges pour la question de la légitimité. Moi je crois que tous les médias du monde traitent des sujets qui leur sont proches, sans pour autant qu’on le leur reproche quand ils ne sont pas occidentaux.

Et puis merde ! Pourquoi est-ce qu’il y aurait à se justifier ? Pourquoi n’y aurait-il PAS de couverture médiatique énorme ? 129 morts gratuitement (129 !), ça n’en reste pas moins dégueulasse même si c’est couvert médiatiquement, même s’il y a un élan de solidarité mondial, même si ça fait du bruit. Heureusement, qu’il y a un élan de solidarité. Heureusement, qu’on va continuer à aller voir du rock et boire des bières. Sinon ce serait sans espoir.

En ce qui concerne les justifications à la hâte, les « c’est toi qu’as commencé », « c’est la monnaie de leur pièce » et autres « ils s’attendaient à quoi », qui prennent pour cible la France et son intervention en Syrie, dénoncent les attaques aériennes etc., et mettent la France dans le rôle du bourreau qui l’a bien cherché, je vous prie de vous renseigner, de vous informer, sur les faits, les dates (de tout), ainsi que sur les intentions de l’autoproclamé « Etat » islamique(1) (-iste, en fait) avant de vous prononcer – si je ne me prononce pas sur ce sujet, c’est bien parce que je considère que je ne suis pas assez au courant des faits précis. Mais je crois savoir qu’une de leurs intentions est de tuer gratuitement tous les mécréants possibles sans forcément attendre que ça soit une vengeance. En attendant, aucun prétexte, aucune justification, aucun « c’est lui qu’a commencé » ne justifie la mort de civils innocents, nulle part.

(1) Etat « islamique », qui, tant qu’à faire, entache l’islam, mais je n’ai même pas envie de parler ici des monstruosités sémantiques qu’on entend, ni des récupérations politiques, ni des amalgames – un mot qu’on entend trop, à raison malheureusement).


Deuxième chose : même pas peur ! Trop partager sur le thème, lui accorder trop d’importance, c’est entretenir la paranoïa et arrêter de profiter de la vie. Soyons mécréants ! Des bons gros mécréants, qui profitent de la vie à fond. Certains l’ont déjà bien écrit, la culture française est leur ennemie par excellence… Aux yeux de ces terroristes, nous sommes les pires mécréants qui soient, on sait profiter de tous les plaisirs de la vie. Sauf que moi je préfère parler d’épicurisme, voire même d’hédonisme tiens, pour être une bonne mécréante. J’ai comme l’impression qu’elle est là, la cible en France. Le 7 janvier, on tape sur l’humour. Le 13 novembre, sur l’art et la musique, sur les plaisirs de la table, l’amitié et le sport. C’est une interprétation qui, encore une fois, n’engage que moi, mais j’ai comme l’impression que l’ennemi se trouve plus dans le quotidien des anonymes qu’à l’Elysée, et notamment des Français, parce qu’on aime ça, être des bons vivants. Je crois que les chefs d’Etats et responsables politiques ainsi que leur couleur et leurs décisions n’importent peut-être pas tant que ça. Je pense que des innocents auraient été massacrés, vendredi ou un autre jour, intervention ou pas. Leur ennemi, c’est l’amour, ce qui les anime, c’est la haine. C’est je crois, une guerre de symboliques et une guerre asymétrique. Qui fait des victimes bien réelles.

Que les victimes soient françaises, chiliennes, anglaises, espagnoles, marocaines, belges (ce sont quelques unes de toutes les nationalités représentées au Bataclan), kenyanes, pakistanaises ou syriennes, des morts de civils restent des morts d’innocents. Si je ne partage pas d’articles sur le Pakistan sur Facebook, ça ne veut pas dire que je n’ai pas pleuré en apprenant la mort de 132 enfants dans une école. C’est seulement que je n’ai pas pour coutume de m’épancher sur les réseaux sociaux. Si je ne partage pas d’articles sur Ayotzinapa, cela ne signifie pas que je ne lis pas des dizaines d’articles qui me crèvent le cœur autant qu’ils me révoltent (terrorisme d’Etat au Mexique), et cela ne signifie pas non plus que le peuple mexicain n’est pas dans la rue depuis plus d’un an et n’est pas solidaire (je ne sais pas si 129 pourra d’ailleurs devenir en France un chiffre aussi symbolique que 43 au Mexique). Simplement, ni le prix des vies, ni ce que je ressens pour les victimes et leurs familles ne se mesure à ce que je partage ou pas, à ce que je « like » ou pas, à ce que je « hashtague » ou pas. En l’occurrence, j’ai partagé quelques petites choses, qui soit auraient pu être utiles à quelqu’un, soit m’ont vraiment émue. Et je trouve logique de se sentir concerné quand ça se passe à deux pas de chez soi, quand on a des proches touchés, quand c’est notre culture qui est attaquée. Des tragédies et des massacres, il y en a partout, tout le temps, depuis la nuit des temps et dans toutes les religions (voire dans les absences de), et ce n’est ni un égoïsme ni une suprématie que d’avoir le malheur d’être né blanc et occidental et de se sentir concerné quand on l’est effectivement. Je ne me sens pas coupable d’être née ici. Je me sens chanceuse, et fière. La tête haute, je suis Charlie, Kenya, Pakistan, Danemark, je suis Ayotzinapa, je suis Paris, je suis noire aux USA, je suis citoyenne du monde, j’aime les différences, les couleurs et les nuances, et je suis lasse qu’on cherche à me faire entrer dans un moule ou tout ne peut être que tout noir ou tout blanc (et je ne parle pas là de couleur de peau). Je n’ai pas de drapeau bleu blanc rouge sur Facebook parce que je n’en ai pas envie, absolument pas parce que je suis contre (j’ai d’ailleurs beaucoup apprécié ce vif élan de solidarité).

Chanceuse aussi de ne pas avoir (à ma connaissance) de victimes ou de blessés parmi mes proches, mais « seulement » parmi des connaissances de connaissances. Chanceuse de n’avoir qu’à pleurer des personnes que je ne connais pas directement, et non pas des parents ou des amis. J’ai le cœur en miettes pour ces dizaines de familles.


L’ignorance est la source du malentendu, qui peut dégénérer en haine et/ou en peur. Eux sont même parvenus à en faire une arme. Je suis une solidaire, une bonne vivante et une bien-pensante, et je vois que la phrase « diviser pour mieux régner » nous pend au nez si on ne se dépêche pas de s’aimer et de profiter de la vie.


À ceux qui se permettent de critiquer les élans de solidarité qui ont lieu dans de tels contextes,

Aux ignorants et aux feignasses de l’info,

Aux opinionistes à l’emporte-pièce,

Et enfin et surtout aux terroristes de tous types et de toutes les couleurs,

Je vous conchie.