24.10.2014

02h44. Du mal à dormir. Bolaño m’accompagne dans mes tentatives de trouver le sommeil depuis hier vers 23h30.

On m’a posé ça vers la clavicule. Je n’ai pas encore enlevé le pansement.

J’ai eu mal au réveil. HDJ. Hospitalisation de jour. Anesthésie partielle, bien dans le gaz, les mêmes produits qu’une anesthésie générale. D’un essai, je sature. Les plafonds blancs me hantent par anticipation. Les regards vides et vitreux des voisins de couloir, aussi perdus et promenés que moi, aussi. Et cette compréhension, cette empathie matérialisée, sans même avoir à croiser leur regard.

Le froid impitoyable du bloc opératoire. Déjà la morgue ? Ironise-t-on, loin à l’intérieur. On n’ose pas faire la blague aux infirmières, dont la grande sensibilité s’échappe au travers de leurs yeux mouillés et de leur sourire triste. C’est un sourire « tant bien que mal ».

La préparation. Oublions les mauvais coups reçus dans les veines lors de mon errance dans les couloirs aux côtés de mes voisins compatissants. C’est à ce moment-là que l’infirmière aux cils maquillés et au sourire triste – malgré tant d’efforts pour en cacher la tristesse – commence à montrer sa douceur. Ses yeux brillent au fur et à mesure qu’elle voit mes sourcils se froncer et qu’elle entend mon corps gémir de douleur sous les aiguilles maladroites et cruelles du présumé Dr S, l’anesthésiste.

Au bloc, je me retrouve seule avec elle. Elle me borde les pieds, comprenant que mes mauvaises blagues sont l’écran de fumée qui cache des inquiétudes, des peurs, des sentiments partagés. En passant la porte, je me rends pour quelques instants, les larmes coulent et la voix tremble, il n’y a pas de retour en arrière ni de réveil d’un mauvais rêve. Tout est si irréel, mais bien présent. 26 ans. Elles comprennent et m’expliquent tout du mieux qu’elles peuvent. J’ai froid, la chaleur des pieds met du temps, peine à remonter jusqu’à la taille. Le torse est plus découvert. Je grelote. Electrodes. Tout est froid sauf sa voix. Je m’accroche à elle en commençant à abandonner le contrôle visuel des opérations. L’oxygène est agressif. Je me sens irritable, désespérée, prise au piège ou victime d’une mauvaise blague, je suis attrapée. Je tourne la tête, obéissant en même temps aux consignes.

La voix aux cils maquillés et au doux sourire triste me prévient. Elle injecte le liquide. Je plane. Dans mon angoisse.

C’est rapide. On taille dans la chair à vif. Je gémis à plusieurs reprises, de toutes mes forces et de toute ma peur, malgré le voyage que l’on m’a injecté. La drogue est bonne, la fête est moins drôle.

Les larmes coulent sur le côté comme il faut. Quand je prends le risque d’ouvrir les yeux à ma voix douce, je retrouve ses grands cils maquillés. Je l’avais avertie. Elle ne voulait pas que je pleure parce qu’elle pleurerait avec moi : je lui ai dit que pour aujourd’hui au moins, j’avais l’avantage de ne pas être maquillée. Elle m’a souri.

Je lui souris en pleurant. J’ai sur le visage cet air de reddition, et bien que je sache pertinemment qu’elle n’est que momentanée, ma voix douce en souffre, et me câline d’un de ses plus beaux sourires. Je plisse les yeux et lui offre de tout mon cœur mon meilleur rictus alors que je sens l’aiguille passer les fils.

Je suis à découvert et rapidement reconduite en salle de réveil. Le monsieur qui voulait uriner avant que je ne passe au bloc a mené la vie dure aux autres sourires en blouses bleues. Mon sourire bleu, le mien, aux cils maquillés, reprend au-dessus de mon lit un autre sourire bleu, plus pincé et énervé, à propos de sa façon de mettre des claques aux patients récalcitrants. Sourire jeune contrôle ma tension, et ma voix m’abandonne dans son plus beau sourire d’empathie.

Je suis descendue par un sourire rôdé aux cheveux courts, blonds. Elle m’apporte mes vêtements et mes effets personnels, mon livre était resté aux côtés d’une patiente opérée d’un œil. Pas de lecture offerte ce jour, cela me rend triste. J’aurais bien aimé malgré la barrière de la langue (mon Bolaño est en espagnol). Je grignote et nettoie mes traces de Bétadine comme je peux. L’épaule tire, le cou tire, les pectoraux aussi, beaucoup.

Mes nièces sont à la maison. Je n’ai pas aimé qu’elles aient à vivre ça. Je leur devais la vérité et la leur ai expliquée. Sarah a bien voulu exposer ses quelques inquiétudes. Le dessin qu’elle m’a fait est un cataclysme. « Hôpital, ça commence par un H ? ». Oui… Pauline aura plutôt parlé avec sa mère.

03h29. Le Lexomil doit commencer à faire effet. Je rêve d’un sommeil authentique et réparateur.

Elles deux ont voulu savoir le nom de la maladie. Sarah « l’a vu à la télé ». La sensibilité que cache son silence me ronge. J’étais tétanisée à l’idée qu’elles me voient au retour. Paraît-il qu’il n’y avait pas d’autre solution. Alors j’ai préféré ne pas miser sur de fausses hypocrisies réchauffées. J’ai voulu répondre aux questions moi-même, et même les provoquer. Elles savent, et je pense que c’est mieux.

Elles m’ont invitée au voyage grâce à une banderole faite à huit mains, pleine de magie.

Pauline a peur du scanner. Avant ajustements de sa mère, elle pensait qu’il s’agissait d’une « grosse boîte qui t’arrach[ait] la peau. »

« C’est un cancer de l’épaule ? ». Sarah, après avoir vu mon pansement du jour. Abrazos à l’infini, corazón.

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Dis, tata, tu peux me faire un dessin ?

Un salon (prenez celui d’une soeur, par exemple). LE PAPA est présent dans un coin de la pièce. TATA dessine. ANNA et SARAH, les filles de LE PAPA et nièces de TATA, entrent.

ANNA – Dis, tata, tu peux me faire un dessin ?
TATA – Euh oui je veux bien…
ANNA – Tu peux me dessiner moi ?
TATA – Oulah non, je saurai pas faire, ma puce…
ANNA – Oh bah c’est pas grave tu dessines toi alors.
TATA – Moi ? Ok on essaye !

    Tata gribouille.

TATA – Je m’habille comme je suis habillée là ?
ANNA – Oh oui, et avec tes boucles d’oreilles, aussi !
TATA – Vendu ! On essaye, on verra bien.











ANNA – Oh c’est magnifique ! Tata c’est trop beau.
TATA – Veux-tu donc attendre un peu !
ANNA – C’est pas encore fini ?!
TATA – Non !















ANNA – Waouh ! C’est trop beau tata ! Mais… Dis-moi, elle a froid, toi ?
TATA – Oh, c’est possible qu’elle j’ai froid, oui.
ANNA – Alors, hum, tu peux lui faire de la neige, là, hein, tata ?
TATA – Mais je ne sais pas faire la neige, moi…
ANNA – Allez essaye !
TATA – D’accord. Comme ça ?















ANNA – Oh oui ! Elle est trop belle cette neige. Et tiens là tu peux faire un petit nuage ?
TATA – Comme ça ?















ANNA – Il est magnifique ton nuage tata ! Il manque le soleil tu fais le soleil s’il te plaît ? Là, juste derrière le nuage, avec ses rayons.
TATA – Couça ?















ANNA – Tata, tes rayons ils sont trop beaux, j’adore !
TATA – Ah bon d’accord.
ANNA – Oh oui. Et là un petit nuage là il reste une place, avec les mêmes formes au bout hein !
TATA – Coça ?















ANNA – Oh oui, j’adore, j’adore ! Il ne manque plus qu’un petit chat.
TATA – Ah oui un petit chat bonne idée.
SARAH – Oh oui ! Un petit chat ! Tata tu pourras me faire le même dessin ?
TATA – Oh, le même, le même ?
SARAH – Beh oui quoi, le même ! Tu recopies, quoi !
TATA – J’aurai le droit de le recopier par transparence ?
SARAH – Beh oui c’est ce que je dis !
TATA – Bon bah ok alors.
SARAH – Ouais ! Trop cool tata !

    Tata commence un petit chat sur la neige.

ANNA – Ah mais non pas par terre, il faut qu’il soit en l’air.
TATA – En l’air ?!
ANNA – Ben oui en l’air, dans le ciel, quoi !
TATA – Dans… le… ciel ?
ANNA – Ben il vole, quoi !
TATA – Il vole ?!…
LE PAPA – Il fait un vol plané, ah ah ah.
TATA – Aaaah… Je comprends mieux.

    Tata dessine un chat en l’air.

TATA – Voilà.








ANNA – Oh il est trop mignon ton chat.
TATA – Mignon ?…
ANNA – Ah et tata, et après tu pourras écrire mon nom, là ?
TATA – Oh oui, tiens.















ANNA – Super, tata.
LE PAPA – Il manque de mouvement, le chat qui vole.

    Tata dessine du mouvement de chat qui vole.















TATA – Mieux ?
LE PAPA – Ah ah, mieux.
ANNA – Oh mais c’est quoi ces petits traits ? Tu as raison, il lui manque du mouvement de chat qui vole. Hum… Je sais ! Faisons-lui des ailes. Tata, tu peux lui faire des ailes ?
TATA – Des ailes à un chat ?
ANNA – Bah oui, sinon comment veux-tu qu’il vole ?
TATA, LE PAPA – …
TATA – Ok, allons-y pour des ailes.















ANNA – Oh elles sont trop belles tes ailes tata.
TATA – Ah bon.
ANNA – Oh oui c’est vrai. Ah et il ne lui manque plus que des lèvres.
















ANNA – Oh tata merci elles sont trop belles ! Il est magnifique, ton dessin !
TATA – Mais elles sont horribles ses lèvres !









(Música Felix Manue)








Ma nièce, si elle m’a affublée d’un slim tecktonic violet, d’une veste de survet’ de ski verte des années 1970 et d’une ceinture en sky rose au lieu de mon jean bleu, de mon sweat mexicain du Tec de Monterrey noir classe et de ma ceinture noire en cuir véritable, si elle m’a gratifiée de couperose sur les pommettes et d’un bleu pouf sur les paupières, si elle m’a teinte en rousse en précisant qu’elle avait fait mes vrais cheveux (« En plus tata t’as vu j’ai fait tes vrais cheveux »), si elle a fait de mes boucles d’oreilles noires des boucles d’oreilles vert caca, si elle a javellisé mon écharpe et mon t-shirt noirs, reste la reine du coloriage sans dépasser (même si niveau choix des couleurs ça me rassurerait qu’elle soit daltonienne) :







Puis est venu le tour de Sarah où Anna est devenue petit reporter pour nous faire le making of :





Sarah, elle, a voulu un chat par terre. Meow !